Un journal d'info tout IA, du contenu aux visages, fait frémir les médias argentins
"Ecrit par personne, lu par tous", clame sa page web. Un journal télévisé en Argentine réalisé avec l'intelligence artificielle, du contenu aux avatars de journalistes, a envoyé un frisson dans la profession qui dénonce à la fois un péril pour l'emploi et un pillage de contenus, tandis que son concepteur appelle à "moins d'obscurantisme".
"Le monde a changé pendant que tu dormais. Ce que tu dois savoir pour commencer la journée". Ainsi s'annonce "El Primer Feca" (café en verlan), animé par des chroniqueurs générés par l'IA, lancé début septembre sur Instagram et X par le vulgarisateur technologique Santiago Siri.
A 07H00, "Feca" offre une série de vidéos verticales d'environ 30 secondes sur des informations - réelles - ratissées par des agents IA, qui rédigent un texte et génèrent une vidéo où parlent des avatars de journalistes, à l'accent du Rio de la Plata. Non sans quelques bugs de diction.
La "rédaction" comprend une présentatrice, "Clara Ferrer", 36 ans, une demi-douzaine de spécialistes en économie, sport, technologie, géopolitique, spectacles, météo, chacun doté d'un nom, d'une apparence et d'une personnalité bien définis. Et aux profils consultables sur le site.
Le budget argentin 2027, un ferry électrique sur le Rio de la Plata, un briefing de "Leandro Chen" sur les drones et intercepteurs en Ukraine, un point de "Ricky Bertola" sur les réserves de la Banque centrale, sont quelques-uns des sujets "traités" par "El Primer Feca" ces derniers jours.
Santiago Siri explique avoir utilisé la version la plus avancée de ChatGPT et l'outil de déploiement d'agents OpenClaw. Le système fonctionne de manière automatisée, sauf demandes ponctuelles. Telle l'interview d'un "vrai" député, Martin Yeza, réalisée par l'agent IA via Whatsapp d'après des questions suggérées par M. Siri. L'IA reconstituant ensuite, à partir de l'audio, le face-à-face en vidéo avec la présentatrice.
L'expérience de "Feca" n'est pas une première au monde, mais survient dans un contexte d'inquiétudes croissantes pour les conséquences de l'essor de l'IA pour l'humanité.
Dans une presse argentine aux statuts précaires, les réactions n'ont pas tardé, des journalistes jusqu'aux patrons de presse.
"La possible suppression massive de postes de travail avec l'introduction de l'IA est source d'inquiétude", a souligné Agustin Lecchi, du Syndicat de la presse de Buenos Aires (Sipreba), dans une tribune au quotidien Tiempo Argentino.
Et se pose la question "de qui s'approprie la valeur du travail journalistique qui produit les informations", ajoute Lecchi. "Car au bout du compte, l'IA s'appuie sur des informations générées par des journalistes en chair et en os".
L'influente Association de la presse argentine (Adepa), qui regroupe 180 médias et qualifie l'impact de l'IA de "défi structurel pour l'avenir du journalisme", a jugé "impératives de nouvelles règles du jeu numérique" reconnaissant l'effort de produire une information vérifiable, et "évitant que la technologie ne devienne outil d'appropriation systémique".
Santiago Siri en revient à peine. "Figure-toi que c'était un projet de week-end, un hobby: explorer l'idée d'utiliser des agents IA pour automatiser le processus de génération d'un média, d'une information", explique-t-il à l'AFP.
L'impact "a complètement dépassé mes attentes", dit celui qui revendique 2,5 millions de vues, sur divers réseaux sociaux, sur les dix premiers jours.
Pour lui, le débat généré est sain. Il assure comprendre "une certaine peur dans la presse, car l'IA change les règles du jeu". Mais "depuis le Moyen-Âge, tout changement technologique est venu avec une rupture. L'IA, qui réduit les coûts de production et démocratise les voix, ne fait pas exception".
"Le talent de journaliste habile, intelligent, capable, qui fait réfléchir, existera toujours", estime M. Siri. "Mais les grands journalistes de demain seront ceux qui sauront tirer le meilleur parti" de l'outil IA.
Martin Becerra, chercheur spécialiste médias et communication interrogé par l'AFP, reconnaît que M. Siri est une voix autorisée du monde technologique.
Mais son "Feca" tombe mal, estime-t-il, "dans une phase politique du pays où le président Milei est une véritable + usine à attaques + contre le journalisme et où l'emploi dans les médias est tellement précarisé".
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