Votre information, vous la prendrez avec ou sans hallucinations ?
Les agences de presse ont été données pour mortes maintes fois au cours des deux dernières décennies.

On nous a reproché d'être dépassés par Twitter, plus rapide. On nous a dit que notre réseau mondial, formé de professionnels salariés, était obsolète car tous les citoyens étaient désormais devenus des journalistes.
Pourquoi payer pour de l'information vérifiée, produite selon des règles strictes si les sources elles-mêmes inondent nos écrans de leur communication, en direct et en continu ?
Rappelons-nous l'euphorie née de la « révolution Twitter » en Iran en 2009, puis du Printemps arabe en 2010-2011, auquel Facebook a servi de caisse de résonance. N'était-il pas grisant de voir des citoyens en première ligne poster librement des informations sur les réseaux sociaux?
Le réveil n'en fut toutefois que plus brutal. Que se passe-t-il quand les autocrates coupent les connexions internet, quand ils jettent ces citoyens en prison ? Qui continue à documenter les événements en Iran, en Égypte ou en Syrie pour le reste du monde ?
On le sait désormais : les algorithmes n'ont jamais eu pour mission de rechercher la vérité et la Silicon Valley a vite compris qu'elle ferait plus de profits en jouant sur la colère et l'indignation.
On a aussi découvert que des acteurs malveillants pouvaient manipuler ces algorithmes pour propager des mensonges. Quant aux citoyens en première ligne, ils n'étaient évidemment pas formés pour aider la société à voir clair dans un écosystème informationnel vicié.
Une décennie plus tard, nous revoilà face à un nouveau fossoyeur d'agences de presse. Il a pris cette fois les traits d'une intelligence artificielle dont on nous vante l'avenir radieux.
ChatGPT, Claude, Gemini et Grok peuvent passer en revue en quelques secondes la production journalistique mondiale et recracher cinq paragraphes bien troussés sur n'importe quelle actualité.
C'est ce qu'on appelle l'"AI Overview". Mais ce résumé généré par IA provoque l'effondrement, partout dans le monde, du trafic vers les sites d'information fiables, en ne rémunérant que rarement le journalisme professionnel, coûteux à produire, qu'il aspire sans état d'âme.
Et, à nouveau, nos détracteurs d'entonner l’antienne : pourquoi payer pour un journalisme professionnel si l'information est disponible gratuitement en temps réel ? Pourquoi gaspiller de l'argent à employer des journalistes pour collecter une information si elle peut être agrégée par les robots conversationnels, nos nouveaux amis ?
Une partie de la réponse tient dans l'avertissement, affiché en petits caractères sous les chatbots, qui nous met en garde : les informations fournies par le résumé IA peuvent s'avérer fausses. Votre information, vous la prendrez avec ou sans hallucinations ?
Établir les faits coûte de l'argent, du temps, de l'expertise et des efforts. Quand l'effondrement d'un immense glacier a provoqué fin août des crues soudaines et dévastatrices entre le Népal et le Tibet, faisant plus de 1.400 morts, l'AFP a dépêché onze journalistes dans les zones sinistrées reculées.
Une heure après la confirmation par la police qu'une catastrophe majeure avait eu lieu, trois de nos journalistes basés à Katmandou se sont mis en route. Prakash Mathema, Anup Ojha et Prabin Ranabhat sont népalais. Ils parlent la langue, connaissent le terrain et ses habitants. Ils emportaient des appareils photo, des caméras et des drones coûteux.
L'un de nos photographes a mis 13 heures, à moto et en camion, pour se rendre dans la région du sinistre. Il a fait jouer ses contacts pour ensuite monter à bord d'un hélicoptère de secours et atteindre un village dévasté, où il a pris des images aériennes saisissantes. Elles ont fait le tour du monde.
Il n'y a quasiment jamais de connexion internet dans les zones reculées touchées par une catastrophe. Il faut des journalistes sur le terrain, prêts parfois à prendre des risques considérables, pour être témoins et rapporter les faits.
Il faut aussi des journalistes qui connaissent le pays et puissent s'appuyer sur un réseau de sources éprouvé. Pendant qu'une partie de notre équipe gagnait les montagnes népalaises, l'autre restait à Katmandou pour démêler les faits des rumeurs, à mesure qu'émergeait l'ampleur de la catastrophe.
Beaucoup des premières informations et images vérifiées publiées de par le monde sont venues des agences de presse comme l'AFP et nos collègues de Reuters et AP.
Nos clients publient nos images et nos informations sans douter, parce qu'ils savent qu'elles ont été recueillies dans le respect de règles déontologiques, de chartes et de principes transparents qui fondent la confiance et guident le travail de tous nos journalistes.
Ils savent que nous employons des professionnels chevronnés et que nous les formons afin qu'ils soient prêts lorsqu'ils partent en zone à risque.
Nos clients achètent notre information en sachant très bien que sa collecte n'est pas bon marché. Ils savent aussi que nos règles déontologiques s'appliquent de la même manière partout où nous exerçons dans le monde. Qu'importe que nos dépêches et nos images soient produites au Népal, à New York ou à Gaza, elles portent le même sceau de qualité.
Inventer, à l'inverse, ne coûte rien. Quand les médias de confiance publiaient de vraies images de la catastrophe au Népal, des flots de clichés et de vidéos fabriqués par IA se déversaient sur les réseaux sociaux, montrant des villages soi-disant détruits ou des corps prétendument alignés avant inhumation.
La technologie qui permet les résumés IA a aussi donné à n'importe qui le pouvoir de fabriquer des images trompeuses et dangereuses. Elles saturent nos fils d'actualité et se propagent comme une traînée de poudre sur les réseaux.
L'AFP emploie plus de 100 journalistes entièrement dédiés à vérifier et démonter les fausses informations, toujours plus nombreuses. Contrer l'avalanche de mensonges et révéler les manipulations est devenu indissociable de la recherche des faits.
Chercher la vérité et établir les faits coûte cher et exige des valeurs solides. Le système d'information mondial repose plus que jamais sur les réseaux des agences de presse internationales. Ils sont précieux. Défendons-les.
Phil Chetwynd
Directeur de l’Information de l’AFP