Aminata Boye, une mère courage sénégalaise porte-voix des familles de migrants disparus
De sa douleur, elle a fait un combat : Aminata Boye, dont le fils aîné a disparu après un naufrage, est devenue le pilier et la porte-voix des familles de migrants sénégalais disparus en mer et de leur calvaire, encore tabou dans son pays.
Ce jour-là, elle vient comme régulièrement rendre visite à des familles endeuillées dans le quartier Tefees de Mbour, sur la côte sénégalaise.
Tefees est emblématique de ces drames de la migration clandestine dans lesquels meurent ou disparaissent depuis des années des milliers d'Africains, notamment au Sénégal, un des points de départ de cette route Atlantique très périlleuse vers l'Europe.
L'atmosphère y est lourde : environ une maison sur trois a perdu quelqu'un dans la migration, essentiellement des jeunes.
"Ils ont emmené avec eux l'âme du quartier...", se désole auprès de l'AFP Anna Diop, 43 ans, dont Aminata est passée prendre des nouvelles. Dans la seule rue d'Anna, ils sont 43 à avoir disparu.
Dans un récit poignant, Anna raconte son calvaire : en 2024, elle a perdu ses deux fils, de 17 et 15 ans, Gora et Mame Doudou. "C'était des enfants courageux, pas des délinquants; ils étaient dans le travail et ils étaient la joie du quartier", lance-t-elle.
Ses fils lui avaient raconté qu'ils partaient quelques jours en Gambie pour faire du commerce car "la pêche ne marchait pas beaucoup".
Mais la pirogue - qui en fait les transportait vers l'Europe - sera retrouvée à la dérive et ses 34 passagers morts. Une hécatombe familiale : Anna y a aussi perdu deux frères et deux neveux.
Secouée par l'émotion, Aminata Boye, 48 ans, réconforte Anna. Elle ne connaît que trop cette détresse : en 2020, elle a vécu la même tragédie et ce deuil qui l'a d'abord brisée.
Cette année-là, deux de ses fils ont embarqué au Sénégal dans des pirogues clandestines, à trois jours d'intervalle : l'un, âgé de seulement 14 ans, est arrivé en Espagne où il fait des études mais son fils aîné Waly, qui avait 19 ans, est porté disparu depuis.
Dans la cour de sa maison d'un quartier de pêcheurs de Mbour, où Aminata élève seule ses cinq autres enfants, des portraits de Waly et son sourire conquérant sont affichés dès l'entrée.
Jeune pêcheur, Waly s'était résolu à migrer face à la crise du secteur.
"Waly m'a caché son départ", confie Aminata. "Je ne ressens pas de colère contre lui, il n'était pas parti pour mourir mais pour aider sa famille...".
Après une semaine sans nouvelles, elle entame des recherches et apprend qu'il a pris une pirogue, repérée en difficulté au large de la Mauritanie. "Je suis aussitôt tombée malade..., je ne voulais plus sortir, ni entendre les gens parler de pirogues".
Elle enverra même des proches vivant en Mauritanie dans des hôpitaux pour chercher son fils. En vain.
Aminata, une commerçante déjà investie dans le social avant la disparition de son fils, s'est depuis forgé une carapace. Ce qui lui a "donné la force de se relever", c'est sa décision d'agir pour honorer la mémoire de Waly et "pour toutes les autres mères".
Au Sénégal, où les autorités ont surtout une approche répressive face à la migration clandestine et où les souffrances des proches de disparus restent un tabou, elle s'est engagée dans un travail pionnier.
L'année de la disparition de son fils, elle fonde le Collectif des victimes de l'émigration irrégulière au Sénégal (Coves) après avoir constaté que ces familles "étaient livrées à elles-mêmes et qu'elles ne bénéficiaient d'aucun soutien des autorités".
L'association assiste aujourd'hui plus de cent femmes ayant perdu leurs enfants ou leurs maris dans la migration. Elle organise des collectes pour les fêtes, la rentrée des classes ou des ateliers de couture, source de revenus pour ces femmes.
"Des fois, je vais voir Aminata qui me donne du riz pour que je puisse préparer quelque chose pour mes enfants...", explique ainsi à l'AFP Fatou Ngom, mère de trois enfants, dont le mari a disparu en mer en 2022.
Aminata est devenue la personne-ressource d'organisations comme le CICR, la Délégation diocésaine des Migrations du Sénégal, qui a un programme rare d'accompagnement du deuil et de suivi psychologique d'orphelins de disparus, et l'association sénégalaise "Boza Fii".
Elle se déplace aussi à l'étranger, à la recherche de disparus, en travaillant avec le réseau d'aide aux migrants "Alarm Phone".
Désormais, "les familles viennent vers moi en amenant des photos de leurs enfants pour que j'entame des recherches", dit-elle.
Aminata raconte qu'en se rapprochant des veuves et des mères "pour les sensibiliser et les aider à traverser ces moments difficiles", elle a réalisé qu'elle parvenait à "les calmer".
"Aminata m'a appelée chez moi pour discuter et me ramener à la raison", témoigne Ndeye Ndiaye, une habitante de Mbour dont la fille Awa, âgée d'une trentaine d'années, a perdu la vie au Maroc en 2024 après le naufrage d'une pirogue, laissant deux jeunes orphelins.
"C'est grâce à Aminata que je suis encore là à vous parler, parce que j'avais presque perdu la tête...", salue Mme Ndiaye. Malgré la disparition de son fils, Aminata "a oublié sa propre personne et s'est mise à nous aider", souligne-t-elle.
Le caractère d'Aminata, dont le visage souvent grave laisse parfois échapper un lumineux sourire communicatif, a été forgé dès l'enfance : jusqu'à ses 20 ans, elle a été l'une des seules filles de sa région à pratiquer la pêche.
Son frère ayant été envoyé à l'école coranique, elle était le seul enfant restant. "J'étais très proche de mon père, alors il m'a initié à la pêche, contre la volonté de ma mère...".
Après des années d'engagement, elle a un discours sans concession. "L'Etat doit s'employer à sensibiliser les jeunes et à leur offrir des perspectives pour les maintenir au Sénégal !".
Elle fustige la politique restrictive des visas et de fermeture des frontières en Europe. "C'est cela qui explique en partie que les jeunes prennent la mer et qu'aujourd'hui, beaucoup sont morts...".
Omniprésent dans sa vie, le sujet de la migration l'est jusqu'à son environnement immédiat : sa rue donne sur une plage connue pour être un lieu de départ, au point que le quartier a été surnommé "l'aéroport".
En rentrant chez elle après la visite rendue à Anna, Aminata croise un jeune de sa famille, les yeux rivés sur la mer. Une vive discussion s'engage : deux jours avant, il a pris une pirogue mais à cause d'une panne de moteur, lui et ses compagnons sont rentrés...
"Quand ils veulent partir, c'est difficile de les retenir... Son frère a tenté à trois reprises et c'est moi qui suis allée le récupérer dans les pirogues à chaque fois", lance Aminata, le regard assombri
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