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Quatre jours entre les mains des hommes de Kadhafi par Dave Clark

AJDABIYA/SYRTE/TRIPOLI

Les premiers coups de feu retentissent, menaçants mais lointains. Le Land Cruiser Toyota de l'armée libyenne se trouve encore à plusieurs centaines de mètres. Mais il fond rapidement sur nous et les tirs deviennent une salve intense d'éclats assourdissants.

AJDABIYA/SYRTE/TRIPOLI
Les premiers coups de feu retentissent, menaçants mais lointains. Le Land Cruiser Toyota de l'armée libyenne se trouve encore à plusieurs centaines de mètres. Mais il fond rapidement sur nous et les tirs deviennent une salve intense d'éclats assourdissants.

 

Penché sur le siège avant de la voiture, je regarde dans le rétroviseur le 4X4 muni d'un turbo se rapprocher rapidement. Il nous rattrape sans problème malgré les efforts de notre chauffeur qui pousse sa Kia à 160 km/h.
Nous lui crions: "Yalla, yalla! Roule, roule!". Nos poursuivants font clignoter leurs phares en guise d'avertissement. Sous le rétroviseur est gravée la phrase habituelle: "Les objets dans le rétroviseur sont plus près qu'ils n'en ont l'air".

C'est vrai... Les balles frappent la carrosserie de notre voiture complètement surpassée et nous jetons l'éponge, suppliant notre chauffeur de se garer, avec l'espoir que notre reddition nous évitera d'être tué de sang froid.
Nous nous garons et le 4X4 effectue une embardée près de nous, son équipage tire deux rafales supplémentaires d'arme automatique, visant deux pneus et truffant le moteur de balles de Kalashnikov.
Nous nous précipitons sur la route, les mains sur la tête, en hurlant: "Sahafi, sahafi! Journalistes, journalistes!".

Arrestation en plein désert

Encore plus de 4X4 passent devant nous, chacun avec sa cargaison d'hommes armés en uniformes verts: nous sommes le dernier groupe de journalistes
étrangers à tomber entre les mains de l'armée loyaliste de Mouammar Kadhafi.
Un vieil homme robuste, à la moustache blanche et portant l'impressionnant foulard des cavaliers du désert, nous ordonne de nous agenouiller. "Aucun problème", tente-t-il de nous rassurer en anglais, mais ses hommes tirent sur les voitures qui arrivent.
C'est une route en plein désert: plus de 300 km de bande d'asphalte usée par le sable dans un paysage désertique de pierres et de pneus de camions déchiquetés, reliant le port de Tobrouk, tenu par les rebelles, et le champ de bataille d'Ajdabiya, sur la ligne de front.
C'est le samedi 19 mars et les frappes aériennes de l'Otan n'ont pas encore commencé.
Les forces de Kadhafi avancent avec une confiance aveugle et cet escadron composé de camions rapides, dotés d'armes légères, est l'avant-garde d'une offensive avancée dans l'est tenu par les rebelles.

Nous pensions passer la journée à interviewer des déplacés et des rebelles fuyant les combats aux alentours d'Ajdabiya avant de partir vers Tobrouk pour envoyer nos dépêches et nos photos aux rédactions du monde entier.
Changement de programme: nous sommes prisonniers d'un régime puissant et imprévisible. Deux journalistes de l'AFP, moi-même pour le texte, Roberto Schmidt pour la photo et un autre photographe, de Getty, Joe Raedle.
Nous allons être baladés à travers la Libye, du front de l'est au coeur du pouvoir, dans les prisons secrètes de Tripoli, en passant par les villes de Brega et Ras Lanouf, convoités pour leurs terminaux pétroliers.

Des soldats s'emparent de notre matériel dans le coffre de la voiture désormais inutilisable, d'autres se déploient sur la route pour dresser un barrage. Des véhicules de civils et des ambulances s'approchent, ils ouvrent le feu, faisant éclater un pare-brise.
Agenouillés sur le bord de la route, mains sur la tête, nous regardons notre équipement entassé devant nous. Téléphones satellitaires, ordinateurs portables et appareils photo sont empilés près d'une carte Michelin de l'Afrique du nord que les soldats semblent trouver particulièrement compromettante.
Puis deux officiers de renseignement arrivent, en civil. L'un est un jeune homme peu amène, bien habillé, vêtu d'une chemise mauve repassée. Il porte des lunettes de soleil de marque et un gilet pare-balles. L'autre a l'air absent, bouche-bée et échevelé, avec son anorak bon marché, qui tient au bout de sa main un pistolet 9 mm.

Tenue de plongée et harpon

Leur apparition coïncide avec le premier moment surréaliste et sombre de cette épreuve bizarre et terrifiante qui durera quatre jours et demi: les soldats qui fouillent notre voiture en dégagent triomphalement une tenue de plongée et un harpon.
Comment des journalistes peuvent-ils l'expliquer? Une recrue, qui comme la plupart de nos poursuivants est un noir africain et non un arabe, les désigne et dit: "Marinas!"
Cela devait déjà se trouver dans la voiture lorsque nous l'avons prise ce matin - le chauffeur est peut-être un plongeur de récif? En tout cas, l'équipement de plongée et le harpon suspects rejoignent le butin à nos pieds et nous sommes photographiés et filmés par l'"apparition" élégante, qui dispose d'un smartphone rose.
Nous sommes séparés et mis de force dans trois pick-ups Toyota, récemment importés de Thaïlande pour le compte de l'association des "Vétérans de Misurata". Chacun se trouve au milieu de la banquette arrière, encadré par des Africains armés; devant il y en a trois, derrière deux sur la plateforme. Un coup de feu retentit derrière nous et les soldats se mettent à rire et à chanter des chants de victoire. Je sens la nausée monter, persuadé que notre traducteur et notre chauffeur ont été tués. La culpabilité que je ressens de les avoir impliqués dans notre mésaventure me fait oublier brièvement ma propre peur.
Mais, plus tard, je verrai nos deux amis libyens sortis du convoi et jetés, toujours vivants, dans un centre de détention. Karim Talbi, journaliste de l'AFP envoyé pour retrouver notre trace, les rencontrera plus tard, sains et saufs.
Pourtant, les soldats ont tiré une balle dans la tête d'un homme qui se trouvait là. Blessé, il passera la nuit caché dans le désert avec son frère avant de faire du stop pour retourner à Tobrouk pour être opéré. Il survivra.
Nos trois jeeps se sont séparées du reste de la troupe pour poursuivre son avancée éclair dans le désert et nous emmener à Ajdabiya.

Retour à Ajdabiya

La dernière fois que j'avais vu la ville, cinq jours plus tôt, elle était défendue par des rebelles sous-équipés mais déterminés. Alors que des roquettes Grad s'abattaient dans la périphérie, ces guerilleros inexpérimentés installaient des mitrailleuses aux coins des rues. Mais, désormais, l'armée de Kadhafi verrouille tous les accès à la ville et fait le plein de ses véhicules à la porte ouest, un endroit qui a été un champ de bataille pendant des semaines.
Comme journalistes basés dans l'est de la Libye, territoire contrôlé par les rebelles, nous étions arrivés par le principal point de passage frontalier depuis l'Egypte sans visas ni accréditations de presse délivrées par le régime de Kadhafi et nous n'avions jamais rencontré les forces du régime.
La propagande des rebelles dépeignait des forces démoralisées et exploitées. Le dimanche précédent, un commandant rebelle déclarait aux journalistes que les hommes de Kadhafi avaient été envoyés au combat "enchaînés à leurs chars" pour éviter les désertions.
Lui et d'autres opposants ne cessaient d'accuser le régime d'avoir recours à des mercenaires noirs étrangers, brutaux et indisciplinés - et des centaines d'immigrants africains innocents s'étaient mis à craindre des représailles racistes dans l'est du pays.
Parmi ceux qui nous ont capturé, la plupart sont en effet noirs et certains parlent français avec les accents des anciennes colonies françaises, Tchad, Mali et Niger. Mais ils parlent surtout arabe entre eux, affirmant se battre comme des soldats libyens et en tant que citoyens libyens naturalisés.
Un des plus âgés me dit en français avoir été profondément choqué par les informations les décrivant comme des mercenaires assoiffés de sang. Il nous a semblé que leur moral était élevé et qu'ils étaient mieux armés, approvisionnés et disciplinés que les volontaires rebelles dépenaillés.

En route vers Syrte

Nous traversons rapidement Ajdabiya et poursuivons le long de la côte vers Syrte. Quand les miliciens pro-Kadhafi tenant les barrages le long de la côte de l'ouest tentent de nous agresser ou de nous insulter, nos gardes nous protègent et ils partagent boisson et nourriture avec nous tout au long du trajet.
Le voyage nous emmène le long de cette route côtière, où l'on voit les traces des hauts et des bas des deux camps engagés dans le conflit.
Des véhicules des rebelles incendiés et des carcasses d'ânes et de chameaux parsèment les deux côtés de la route et des convois imposants de renforts gouvernementaux et d'approvisionnement en essence arrivent de l'ouest.
Des brigades entières d'infanterie pro-Kadhafi - nos ravisseurs les appellent "katiba" - avancent dans des flottes de véhicules civils, les mêmes berlines Hyundai roulant les unes derrière les autres avec leurs phares sur le toit et les feux de détresse clignotant derrière.
Les soldats ne semblent pas certains de la teneur de l'accueil à l'est. Nous faisons le plein d'essence dans le village d'Aquyla, qui était aux mains des rebelles quelques jours auparavant, et ils tirent en l'air pour intimider les habitants. Mais à mesure que nous avançons vers l'ouest, le drapeau vert de Kadhafi est de plus en plus présent.
Il y a eu cependant des moments amusants quand nous tentions de communiquer avec nos ravisseurs.
Après avoir fouillé mon portefeuille, un soldat brandit une carte en déclarant tout triomphant: "Il est américain!". Un autre se met à rire: "C'est une American Express, c'est comme Visa". "Mais il n'a pas de visa". "Non, il ne s'agit pas d'un visa pour les passeports, c'est une carte de crédit".

Les premières frappes

Mais, quand nous arrivons près de la ville natale de Kadhafi, l'ambiance s'alourdit. Nous voyons le barrage sans lumière au dernier moment. Des ombres grises agitent leurs bras désespérément lorsque nous déboulons sur eux à toute vitesse. Alors qu'on nous crie de nous arrêter, des voix excitées ordonnent à nos chauffeurs d'éteindre leurs lumières.
Je ne comprends qu'un tout petit peu l'arabe, mais là aucun doute possible: "F-16! F-16!" - le code d'identification des avions de chasse américains, la pointe meurtrière de la lance de l'Occident. Même si nous sommes coupés du monde depuis plus de sept heures, avant notre départ de l'hôtel à Tobrouk il était évident que la coalition se préparait à déclencher des frappes aériennes.
Le président français Nicolas Sarkozy avait eu en urgence des discussions avec l'Otan et avec les alliés arabes à Paris le jour même, avertissant qu'ils agiraient "dans les heures à venir". Syrte, un bastion du régime, doit donc s'attendre à se trouver sur la liste des cibles potentielles.
A chaque fois que nous passons un barrage, certains éloignés d'à peine une centaine de mètres, l'hystérie monte d'un cran. Des civils armés, le visage déformé par la colère et la peur, tentent d'entrer dans les voitures pour nous gifler. Certains conducteurs, y compris les nôtres, éteignent leurs lumières pour passer inaperçus. Roulant dans l'obscurité, nous voyons des rafales désespérées d'AK-47 vers le ciel, plus par bravoure que pour atteindre une menace invisible.
Nous voyons aussi des tirs anti-aériens plus conséquents s'élever du sol, avec leurs traînes rouge éclatant alors que nous approchons de la destination initiale de nos ravisseurs, une enceinte fortifiée semblable à une caserne. Mais les portes sont fermées et la base est interdite pour raison de sécurité, ce qui oblige notre convoi à changer de direction.
C'est alors que la première explosion frappe la ville: un éclair, une explosion sourde, une onde de choc lointaine, puis une boule de feu émergeant de l'horizon. A l'intérieur, tous sont convaincus qu'il s'agit du raid aérien français redouté, mais nous apprendrons plus tard que les systèmes anti-aériens autour de Syrte avaient été pris pour cible par une salve de missiles des bateaux de guerre américains et britanniques.
Quelques minutes auparavant, il aurait été difficile de s'imaginer à quel point la situation était sans espoir.

Coupés du monde

Nous sommes prisonniers d'un régime paranoïaque et isolé - des citoyens d'"Etats ennemis " capturés sur le champ de bataille et emmenés en détention sans avoir eu la possibilité de prévenir leurs employeurs, leurs gouvernements ou leurs proches.
J'avais déjà commencé un compte à rebours mental pour estimer l'heure à laquelle ma femme allait commencer à s'inquiéter, sans nouvelle de moi. Je me demande combien de temps l'AFP va mettre pour la prévenir que je n'ai pas donné de nouvelles ni envoyé de dépêches.
Désormais, la situation, de peu encourageante devient désespérée. Outre le fait que nous courons le risque d'être tués dans un bombardement de la coalition, nous sommes maintenant les seuls cibles occidentales à Syrte contre lesquelles les Libyens peuvent se venger.
Même si nos ravisseurs décident de ne pas nous exécuter, ils ont juste à baisser la garde et nous sommes condamnés. Les rues de la ville sont pleines de manifestants anti-occidentaux, une foule de lyncheurs en puissance en quête d'espions ou d'équipages abattus.
Puis notre convoi entre dans une enceinte de bureaux peu élevés et d'immeubles d'habitation en béton peint de blanc, entourée de murs. Dans les rues, la fureur se calme.
Quand nous y repensons, les trois jours passés à Syrte, certainement dans des quartiers généraux du renseignement militaire, ont été les plus faciles et les plus sûrs de tout le voyage.
Pourtant, quand nous sommes arrivés, les perspectives n'étaient pas bonnes. Des officiers de renseignement menaçants nous avertissent qu'entrer en Libye sans visa nous a mis dans une "position difficile". Et nous sommes une nouvelle fois photographiés avec la mystérieuse tenue de plongée maudite.
Mais en comparaison de ce qui va suivre, les interrogatoires sont relativement faciles et l'hébergement confortable - surtout par rapport aux détenus libyens que nous avons entraperçus, debout, les yeux bandés, la tête baissée et les mains attachées dans un centre de détention en face.
Roberto, Joe et moi passons la plupart du temps allongés sur le plancher d'une salle de conférence ordinaire, dormant dans des couvertures en acrylique sur de minces matelas, en dessous de lourdes tables, ou bien nous prélassant dans des meubles de bureaux en cuir. Nos plaisanteries et notre camaraderie nous ont permis de garder le moral - si bien que j'ai eu peur que nos ravisseurs nous entendent rire.
Au moins trois fois par jour, la foule défile à l'extérieur, tirant en l'air et hurlant des slogans favorables à Kadhafi. Du centre de détention, il est difficile d'estimer leur nombre, mais ces manifestations ne font qu'ajouter à l'atmosphère d'hystérie difficilement contenue.

L'arme de l'humour

Heureusement, pour féroces qu'ils paraissent, nos geôliers sont malgré tout une source d'amusement. Le premier soir, nous sommes interrogés par un officier à l'anglais impeccable, dont l'intelligence rusée et perspicace et les questions insistantes auraient été intimidantes s'il n'avait pas tant essayé de manière clownesque de ressembler à son héros Kadhafi.
Ses cheveux noirs frisés tombent sur sa parka kaki de style militaire, tout comme le dirigeant libyen, et sa lèvre supérieure arbore presque la même moustache, peu épaisse.
Sa tentative d'obtenir de moi les noms et téléphones portables de nos contacts rebelles est contrecarrée par les actions précédentes de ses collègues militaires, qui lors de notre arrestation ont volé mon téléphone satellitaire et brûlé la voiture et, avec elle, mon carnet de notes.
L'air menaçant d'un autre officier, en accord avec sa barbe noire et ses yeux encore plus sombres - qui venait nous voir d'un air sinistre de temps à autre pour nous informer que nous avions un "gros problème" - était contrebalancé par la vue de ses longues bottes pointues et aux bouts recourbés, le faisant ressembler à un lutin de conte de fées.
Mais celle qui a remporté la mise, c'est une vieille dame voilée, que nous avons prise pour une femme de ménage - la seule présence féminine en quatre jours et demi dans le système carcéral libyen.
Elle vient le dernier jour pour nous offrir un numéro de mime élaboré: comme dans le jeu des charades, nous finissons par comprendre qu'elle nous présente l'histoire terrible de cinq pilotes d'avions français abattus et piétinés par un géant représentant la fierté du peuple libyen.
Nos ravisseurs semblent croire la propagande du régime affirmant que les défenses aériennes causent de lourdes pertes à l'aviation de la coalition - des affirmations que nous estimons erronées, mais nous n'osons pas les décevoir, nous croyant plus en sécurité s'ils sont heureux.
On nous a donné de la nourriture à notre arrivée, tard dans la nuit, puis oublié pendant deux jours. Avec mes compagnons d'infortune, une solide amitié se noue. Les moments de rires, les récits sur nos familles et un jeu de football improvisé avec une capsule de bouteille nous permettent de nous serrer les coudes.

Tripoli, dernière étape

Puis nous sommes transférés à un autre groupe d'agents habillés en civil pour la dernière étape de notre voyage vers Tripoli. Et la situation prend un tour dramatique, pour le pire.
La sécurité se relâche presque lorsque nous quittons notre première prison. Mains libres, sans bandage sur les yeux, on nous installe à l'arrière d'un pick-up tous ensemble. Notre gardien a un fusil d'assaut, mais il est assis devant, le dos tourné alors que nous sommes conduits à travers la ville.
On nous amène à une prison, moins confortable que notre ancien dortoir, mais nous avons quand même des lits et des couvertures. Il n'y a pas de nourriture et les passages aux toilettes sont rationnés, mais nous ne sommes pas interrogés ni maltraités.
Tôt le matin suivant, apparaissent nos nouveaux geôliers qui nous menottent douloureusement les mains dans le dos pour la première fois. Nos yeux sont bandés et on nous emmène dans un autre pick-up. La journée tourne vite au martyre.
Entassés sur le siège arrière, nous tentons désespérément de détendre nos membres. Les menottes cisaillent nos poignets.
Nous ne nous sommes pas lavés depuis quatre jours et notre odeur remplit désormais l'habitacle du pick-up chauffé par le soleil. De temps en temps, nos gardes nous aspergent d'un parfum sucré.
A une vitesse d'enfer nous nous dirigeons vers la capitale, un voyage de plus de sept heures. Alors que j'écris plus d'une semaine après les faits, j'ai toujours des ecchymoses et des coupures sur mes poignets. J'ai l'impression d'avoir perdu toute sensation sur le dessus de la main gauche.
Le martyre ne prend pas fin avec l'arrivée à un dépôt de transfert de prisonniers. La jeep est garée en plein soleil, nous sommes laissés à notre sort, cela semble durer des heures. Notre gardien nous donne gentiment des gorgées d'eau, mais un autre, sadique, ferme la fenêtre et nous laisse griller à l'intérieur de la voiture. "Si tu es heureux et que tu le sais, tape dans tes mains", chante Roberto, pleinement conscient que personne ne peut le faire... Je lui réponds: "j'espionne, avec mon petit doigt, quelque chose qui commence par un B". "Bandé!".
Finalement, l'un après l'autre, épuisés et déshydratés, nous sommes conduits dans un conteneur reconverti en bureau.
Là, on m'enlève légèrement le bandage sur les yeux et on me demande d'identifier mes affaires alors qu'on m'enregistre pour la détention.
A chaque étape, de plus en plus d'objets disparaissent, à commencer par les téléphones satellitaires et l'argent, en passant par les téléphones portables et les cartes de crédit. A chaque fois, les agents de la bureaucratie sécuritaire prélèvent leur part de butin.
Mais nous ne sommes pas en position d'argumenter. Mon seul acte de rébellion est de jeter un coup d'oeil rapide au dernier interrogateur anglophone alors qu'on me remet mon bandage.
Je suis content, de manière stupide, de voir qu'il ressemble au méchant d'un film de Hollywood: tête rasée, nez crochu, ricanement cruel - comme "The Hood", une des marionnettes de la série pour enfants "Thunderbirds".
Les menottes sont remplacées par des liens en plastique à peine plus confortables. Nous sommes ensuite placés à l'arrière d'un fourgon de police, dans un espace trop petit pour se tenir debout.
Le fourgon bouge. Dans la fournaise, nous sommes au moins séparés de nos geôliers et nous sommes libres de jurer et de gémir tout en spéculant sur noter sort. Il n'y a guère de raison d'être optimiste, sauf que nous pensons être désormais à Tripoli.

Moments d'angoisse

Que nous soyons libérés, emprisonnés pour longtemps ou exécutés, nous nous disons qu'une décision ne pourra venir que de tout en haut - du cercle proche de Kadhafi-, par conséquent nous devons de toute façon aller à Tripoli.
Sorti du fourgon, complètement désorienté, je suis poussé à monter des marches. Et je me dis qu'on me conduit au sommet d'une falaise.
Evidemment, comme le vieux fou de Gloucester dans le Roi Lear de Shakespeare, je me trompe.
Nous ne réaliserons que plus tard que nous sommes dans un appartement anonyme du centre-ville de Tripoli, que le bruit de la mer que je pensais entendre n'est que celui du trafic et la brise marine le simple courant d'air d'un vasistas. On nous retire les bandeaux des yeux, mais je n'y vois qu'à moitié sans mes lunettes de vue. Nous sommes photographiés et enfermés derrière une lourde porte de fer, qui interdit toute évasion mais ne stoppe pas un courant d'air glacé. Le bruit de sa fermeture a un air définitif. Il ne s'agit pas d'une cellule de circonstance. Les lits consistent en une tôle de fer glacée et peinte en gris. Nous nous attendons à y passer des mois.
Impossible de trouver le sommeil sur ce chassis de fer. Jusqu'à ce qu'un jeune homme, avec une chemise et des lunettes parfaitement accordées avec le profil d'un jeune dans la pub à Londres, accompagné de deux jeunes Africains silencieux, nous apporte des couvertures et matelas crasseux.
Mais avant d'en profiter, on nous sépare, notre plus grande crainte. Je suis emmené à l'interrogatoire, une fois de plus les yeux bandés. Puis c'est le tour de Joe. Roberto reste seul.

L'épreuve

Si les menottes ont été jusqu'ici le plus pénible physiquement, ce dernier interrogatoire va être l'épreuve psychologique la plus redoutable. J'essaie pendant une heure et demi d'établir un rapport avec mon interrogateur, qui démarre par des insultes, menaces et une paire de gifles, avant de se muer en "bon flic" une fois qu'il aura le sentiment de tenir suffisamment d'éléments pour ma "confession".
"Vous êtes un brave type, David", conclut-il en me tapant sur l'épaule avant de me laisser à mon sort, avec quelques bouchées de riz huileux et un homme parlant français avec un accent africain qui fait rire ses camarades en me saisissant la poitrine et en faisant des blagues de cul.
C'est au tour d'un "méchant flic" de faire son entrée et de recommencer un interrogatoire sur un ton plus agressif. Il doit se prendre pour un pro des services secrets de Kadhafi, mais ses questions trahissent une ignorance d'amateur.
- "Vous êtes venus par la route du désert? Comment l'avez-vous trouvé?".
- "Nous avons une carte".
- "Ha, ha! Qui vous l'a fournie? Le MI6?" (les services secrets britanniques).
- "Michelin" dis-je, à son grand déplaisir.

Les "aveux"

Les autres hommes invisibles disparaissent eux aussi et je reste avec un individu d'âge moyen, l'air contrit, avec une barbe et un manteau beige, qui me retire mon bandeau des yeux avant de me faire signer et apposer l'empreinte de mon pouce sur les 24 pages de mes "aveux", entièrement écrits en arabe. Ramené à notre cellule, je trouve un Roberto très inquiet. Nous sommes rejoints par Joe et pour la première fois nous réalisons que le moral n'y est plus. Les vieilles blagues sur les pets, les tenues d'homme-grenouille, les mimes et les chaussures de lutin ne marchent plus.
L'antisémite de service a atteint Joe. Il lui a rendu visite après mon interrogatoire pour lui dire: "vous êtes un espion. Vous allez passer devant un tribunal militaire et vous quitterez cet endroit dans un cercueil. C'est moi qui décide".
Nous sommes assez ébranlés. Rien dans nos interrogatoires ne laisse entrevoir une libération. Nous n'avons aucune idée de ce que nous sommes censés avoir avoué, mais on nous a dit que nous faisons l'objet d'une enquête militaire, qui rend probable la prison ou l'exécution.
Soudain, trois hommes surgissent dans notre cellule en nous ordonnant de nous lever.
On nous bande les yeux et on nous mène en bas des escaliers que j'imaginais être avant cela le chemin vers le haut d'une falaise. On nous colle de nouveau à l'arrière d'un Toyota.

De la prison à l'hôtel de luxe

Personne ne parle, mais j'imagine que nous pensons tous la même chose: "En avant: un petit tour par le désert, une balle dans la nuque, une tombe de fortune". Mais après quelques minutes, on nous demande de retirer nos bandeaux. Nous roulons sur une grande voie bien éclairée du centre.
"Ne vous inquiétez pas, vous allez à l'hôtel", dit le passager à l'avant.
Prudents, nous ne posons pas de questions, mais effectivement, moins d'un kilomètre plus loin, nous franchissons l'enceinte du Rixos, un cinq étoiles qui sert de camp de base aux journalistes munis d'un visa officiel.
Le gardien en livrée accueille les membres de notre escorte par leur prénom, il échange des accolades et des blagues avec eux avant de décharger nos maigres possessions du coffre, alors que nous pénétrons en clignant des yeux dans le hall violemment éclairé.

Dénouement

L'onctueux porte-parole de Kadhafi, Moussa Ibrahim, est là dans son costume rayé pour nous accueillir et orienter les questions des journalistes sur le thème de notre gratitude supposée pour la magnanimité du "Guide".
On nous annonce que nous pouvons rester à Tripoli et travailler au sein du groupe de journalistes cornaqué par le gouvernement, ou quitter la Libye en bus demain. Je réponds qu'il me faut y réfléchir mais dans ma tête je suis déjà en Tunisie. Les visages familiers de collègues de l'AFP émergent dans la meute de journalistes qui couvrent notre retour. Enfin je tiens un téléphone portable. La famille, les amis et collègues m'apprennent que notre libération a été annoncée trois heures avant, Kadhafi en personne ayant répondu positivement à une lettre du Pdg de l'AFP Emmanuel Hoog.
Alors à quoi rimait cette mascarade dans notre dernier lieu de détention? Nos derniers interrogatoires ont commencé après l'annonce de notre libération. La police secrète était-elle dans l'ignorance de cette décision et essayait-elle de nous coincer sous un motif futile?
Ou bien s'inquiétait-elle d'être critiquée pour nous avoir détenus et tentait-elle de nous extorquer des fausses confessions pour justifier nos mauvais traitements? Plus probablement, peut-être, elle savait que nous serions libérés. Mais dans l'impossibilité de se venger sur Sarkozy ou même contre les pilotes de l'Otan maîtrisant le ciel, elle a décidé de rendre nos dernières heures aussi pénibles que possible.
Nous ne le saurons probablement jamais. Le jour suivant, nous traversons la frontière avec la Tunisie vers la liberté.

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