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Entretien avec Frédérique Martz cofondatrice de WOMEN SAFE




Frédérique Martz crée en 2013, avec Pierre Foldès, chirurgien, l'Institut en Santé Génésique devenu en 2017 Women Safe. Le but de l'institut est la réparation des femmes et des enfants victimes de violences. Frédérique Martz est aussi membre de l'association Femme Médecin Libéral et Pierre Foldès est inventeur de la chirurgie réparatrice des mutilations sexuelles féminines.

Frédérique Martz répond aux questions de Jean-François Puech au Press Club de France


Vous êtes à la tête d'un Institut qui aide les femmes et les enfants en détresse victimes de violences et de traumatismes. Qu'est-ce qui vous a conduit vers ce chemin ?

Je travaillais dans une grande entreprise d'éditions médicales. J'y ai rencontré de grands professionnels, journalistes ou appartenant aux métiers de la santé, avec un goût de la recherche et de l'investigation pour créer des contenus de qualité.
L'atmosphère de l'entreprise s'est déshumanisée. Elle a engagé un déménagement de grande ampleur avec des rumeurs persistantes de plan social ; alors j'ai fait le choix d'opter pour les ressources humaines et de défendre les salariés inquiets, en souffrance, en difficulté et d'entreprendre les organisations et régulations nécessaires. J'avais trouvé ma place et un rôle qui me correspondait : être à l'écoute de l'humain. Puis on a voulu qu'un homme soit mon supérieur hiérarchique, arguant de ce fait d'une plus grande crédibilité. Là, l'entreprise m'avait perdue.
Cette période m'a donné de la force parce qu'il fallait écouter les gens, hommes et femmes, en souffrance, sans attendre ni reconnaissance, ni retour.
Cela a été mon déclic. Je me suis engagée dans les causes d'égalité des femmes et des souffrances humaines.

Pourquoi vous être dirigée vers la cause de la violence faite aux femmes ?
Quand j'ai quitté l'entreprise se posaient beaucoup de questions sur l'égalité des femmes médecins par rapport aux hommes. Je me suis investie sur ce sujet politiquement et socialement. Cette approche de la femme médecin m'a fait aborder le versant opposé de ce que je faisais puisque de la vision thérapeutique, j'abordais la vision politique d'une organisation professionnelle, celle du syndicat des femmes médecin. Je les accompagnais dans l'orientation, la communication et les rencontres institutionnelles. J'entrais dans le monde de la politique de la santé.
Lors des déplacements que nous faisions en France notamment pour donner des conférences, une gynécologue des Yvelines me propose d'organiser une conférence sur les femmes victimes de violences.


Je rencontre alors le docteur Foldès, chirurgien urologue, qui « répare » les femmes victimes d'excision grâce à une technique qu'il a mise au point. Après qu'il m'ait proposé d'assister à une chirurgie réparatrice, il m'a convaincue que l'on peut tout réparer, même la partie la plus intime de l'être.

Aujourd'hui, nous formons un binôme solide, lui et moi, parce que nous nous respectons et parce que je lui ai ouvert l'univers du féminin, lui permettant d'appréhender sa pratique chirurgicale dans une vision plus globale de la femme, prenant ainsi en compte sa sexualité, sa vie sociale et son état psychologique. Il me dit souvent : « Je pensais connaître la femme mais tu m'as sorti d'un bloc opératoire pour mieux comprendre ce qu'est une femme dans sa globalité ». Car, pour moi, une souffrance en cumule deux, trois voire quatre autres.
Quand nous avons créé l'association, Pierre Foldès et moi, nous avions aussi comme objectif de démontrer que les associations peuvent être féminines ou en binômes. Les pensées de l'homme et de la femme sont complémentaires. Je ne pourrai jamais prétendre penser comme un homme et Pierre ne pourra jamais prétendre penser comme une femme. Il y a des apports mutuels permanents.
Gérer la violence faite aux femmes, c'est aussi se remettre en question. Par exemple, en 2014, lors de l'orientation d'une jeune fille dans notre dispositif de Womensafe, cette jeune fille me dit : « Madame, pourquoi vous parlerais-je de l'excision ; de toute façon, étant blanche, vous ne savez pas ce que c'est ». En effet, on pourrait se demander pourquoi, moi, je connaîtrais l'excision et le considèrerais comme une mutilation. Alors nous avons discuté de l'épisiotomie, dont elle ne savait rien, et qui peut être aussi une mutilation. Au même titre que nous avons expliqué à des journalistes ce qu'était « le point du mari », resserrement du vagin par celui qui a recousu la femme et ce pour le plaisir du mari, et la mutilation que peut subir la femme, tant par l'excision que par l'épisiotomie quand elle est ratée.
Au départ, en tant que chirurgien, Pierre ne pouvait pas imaginer ce qu'une femme peut supporter dans sa vie de femme et pensait que l'épisiotomie était un simple geste pour faciliter la sortie du bébé, sans imaginer que nous pouvions en souffrir.

C'est un exemple de ce partage permanent d'une vision homme-femme que nous défendons fortement ; en effet, la société doit réaliser que toute violence faite à la femme n'est pas qu'un problème de femme. C'est le problème de la société. Ça ne veut pas dire pour autant que nous ignorons les hommes, bien au contraire.
Pierre et moi voulions aussi affirmer que notre association n'avait aucune posture féministe ou politique. Notre féminisme à nous c'est de faire, d'accueillir, d'aider. Et je n'ai jamais entendu une femme victime se poser la question de savoir si nous sommes assez féministes pour l'accompagner dans le parcours qu'elle va devoir mettre en place.
Quant à la politique, si son mérite est de pouvoir porter des sujets, ses travers sont nombreux, notamment par les étiquetages de territoires qu'elle produit. Ainsi, si on vous parle des Yvelines, qu'en pensez-vous ? Que c'est un très beau département avec une qualité de vie certaine et où il fait bon vivre. La politique le catégorisera comme un lieu privilégié où rien ne se passe. Or, 40 % des femmes viennent des Yvelines et de tout milieu.
A l'époque, nous avions constaté que l'impact de violences sur la santé était absent du débat médical au profit de sociologues, de travailleurs sociaux ou de juristes ; il n'y avait aucun lieu qui l'intégrait dans la chaîne d'un parcours de femmes.
En plus, nous nous sommes affirmés comme une interface entre l'hôpital et la ville, interface qui doit travailler autant avec le monde libéral que le monde hospitalier, celui-ci ayant pour objectifs d'orienter nos femmes vers les premiers examens médicaux et de nous envoyer des femmes victimes de violences.
Enfin, un constat est que nous avons des professionnels qui ne se parlent pas en raison du secret professionnel ; or, pour nous, il s'agit du « secret partagé ». Lorsque nous avons débuté notre activité, en 2011-2012, nous avons réuni des avocats et des médecins, chacun avançant ce fameux secret médical pour ne pas donner d'informations à l'autre, ce qui explique pourquoi, après de nombreuses années, une femme se trouve toujours dans la violence. Deuxième constat : 70 % des femmes que nous recevons ont été victimes dans l'enfance ou témoins de violences. Ceci nous a conduit à créer « le pôle enfant ».




Quelles sont les missions de l'Institut ?
La mission première de l'institution est de prendre en charge de manière globale une femme qui a décidé de libérer sa parole. Elle est soit orientée par un professionnel du fait de notre maillage, soit elle vient d'elle-même à la suite d'un événement de sa vie qui le nécessite.
Nous nous trouvons au sein de l'hôpital car nous voulons la proximité d'un lieu de soins. Nous ne faisons pas de soins mais une prise en charge et une orientation au sens d'un « cordon sanitaire » autour de la femme et de l'accompagnement par différentes branches de métier. Nous faisons aussi beaucoup parler la femme de l'évènement qui l'a conduite chez nous. Ce qui permet d'établir les types de difficultés auxquelles elle est confrontée. Nous la conduisons à se prendre en considération dans le schéma de son histoire. Quand on parle d'une situation, on ne parle pas nécessairement de soi. Or, Soi est le moteur de la réussite d'un parcours : nous ne ferons jamais quoi que ce soit sans qu'elle soit engagée à nos côtés, nous l'aiderons, nous ferons pour elle mais nous ferons avec elle. C'est aussi lui redonner son intégrité et son pouvoir de décision. Nous l'accompagnons dans un parcours de reconstruction globale : sa santé, ses droits, son relogement, le devenir de ses enfants. Les enfants sont pour nous une préoccupation forte.


Quelle est votre organisation ?
L'organisation est simple. Il y a toujours l'accueil d'une infirmière, notre premier acteur et notre premier orienteur car elle a une vision à 360 degrés. Elle recense l'état de santé, l'aspect social de la personne, sa situation juridique. Elle détermine la nature de l'urgence, qu'elle soit médicale, auquel cas nous orientons la personne vers notre équipe de médecins, ou juridique ; nous faisons en sorte qu'elle soit toujours prise en charge à bon escient.
L'équipe est composée d'infirmières, médecins, juristes, psychologues, avocats puisque nous avons une permanence d'avocat, d'un ostéopathe, un masseur, un prof de yoga. Nous sommes 21 personnes avec un tiers de vacataires et le reste de de bénévoles. Beaucoup de nos membres sont des retraités actifs qui mettent leur temps, leur ancienne profession et vocation de soignant à notre disposition. Et nous augmentons encore notre réseau.
Nous avons voulu réunir en un même lieu différents professionnels mais aussi les traitements de toute forme de violences. C'est notre fameux cordon sanitaire. Car il faut souvent creuser pour trouver les clefs de la souffrance permanente. Je vais citer l'exemple d'une jeune étudiante semblant victime de harcèlement sexuel à l'université de la part de son maître de stage. En fait, me parlant de son enfance, je découvre qu'elle avait été abusée par son père. Cette jeune fille victime d'un père incestueux s'est construite sur cette vulnérabilité ; elle sait juste que son père n'a plus le droit de la voir mais rien ne lui a été expliqué. Elle est déstructurée car encore en sidération et ne peut recoller les morceaux du puzzle dont les pièces sont étalées. Après identification du vrai problème, on peut réparer.
La prise en charge psychologique est essentielle. Elle était au départ en premier accueil pour réorienter vers des psychiatres ou les CMP/CMPP. Tout étant maintenant saturé, ce qui met en danger une femme en urgence psychologique, nous avons notre propre dispositif de prise en charge pérenne. Emmanuel Macron a évoqué dans un discours du 25 novembre dernier la labellisation de centres post-traumatiques. C'est notre sujet et nous visons cette labellisation qui nous parait évidente car on le traite de façon régulière et pérenne depuis 2014.
Jusqu'à aujourd'hui, nous avons accueilli 1759 femmes dont à peu près 400 totalement « réparées ». Avant d'en arriver là, elles sont venues chez nous jusqu'à 10 fois.




Peut-on arrêter les violences ?

C'est une grande question qui fait un peu sourire. Je dirais qu'en nous occupant des enfants, nous allons construire les adultes de demain et ces adultes de demain, ils sont ceux que nous aurons réparés quand ils étaient enfants, témoin ou victime. Cette marche a été loupée dans la société d'aujourd'hui.

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