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La vigilance de mise face au risque de stress post-traumatique

Développer un stress consécutif à un événement traumatique fait partie des risques inhérents aux situations dangereuses. Soucieuse de la sécurité de ses personnels, l’AFP met en place des solutions pour prévenir et traiter ce syndrome.

En moyenne 20 % des personnes exposées à une expérience vécue comme traumatisante peuvent développer ce que la communauté médicale qualifie de « syndrome de stress post-traumatique » (ou SSPT mais l’acronyme PTSD, pour post-traumatic stress disorder, est largement utilisé). Les journalistes n’y dérogent pas, a fortiori s’ils travaillent dans un contexte où la mort est présente. De retour de Beyrouth, où elle a pu échanger avec des équipes en première ligne du conflit syrien, la directrice de l’Information Michèle Léridon constate que ce syndrome est susceptible d’affecter les personnels des bureaux exposés autant que les reporters de guerre. Il n’épargne pas non plus les journalistes confrontés à la détresse humaine dans leur propre pays.

Mais quels sont les symptômes du PTSD ? Les reviviscences, tout d’abord : des pensées intrusives parasitent la pensée, des flashbacks font revivre la scène dans les cinq sens. Le sujet peut développer des stratégies d’évitement, contourner ce qui lui rappelle l’événement traumatisant. Souvent irritable, il est sur le qui-vive. Cette hypervigilance entraîne des troubles de la concentration et des insomnies. « Des réactions normales au début et d’intensité variable selon les individus », précise Olivia Hicks, médecin du travail à l’Agence France-Presse. « Après une période de stress aigu, il est fréquent que cela s’estompe avec le temps. Mais il arrive aussi que la réaction soit faible au début et débouche sur un stress post-traumatique trois mois plus tard. »

Le PTSD se prévient et se soigne

L’évolution se fait fréquemment vers la dépression ou les addictions. En cas de PTSD, il est nécessaire d’interrompre l’exposition au risque. « Ce n’est pas toujours possible, en particulier pour les collaborateurs en zone de guerre », fait-elle remarquer. Autre facteur de risque : les réseaux sociaux et leurs contenus potentiellement traumatisants. Devant de tels documents, la praticienne recommande de partager son ressenti. « Il est préférable de ne pas être seul face à des images choquantes, par exemple quand on est journaliste de desk », note Olivia Hicks. Plus généralement, poursuit-elle, le travail psychique autour d’un événement est déterminant : « Contrairement au photographe ou au JRI, le journaliste texte va mettre des mots sur ce qu’il a vu, et c’est protecteur. »

La prévention du syndrome passe aussi par une prise en charge psychologique précoce. Parmi les personnes impactées par les attentats de janvier 2015 à Paris, celles ayant eu une prise en charge psychologique juste après les faits ont développé deux fois moins de troubles psychiques dans les six mois suivants, selon une étude conjointe de l’Agence régionale de santé d’Ile-de-France et de l’Institut de veille sanitaire. Par ailleurs, des traitements efficaces existent, comme l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), la désensibilisation et le retraitement par mouvements oculaires. « Le SSPT se prévient, se diagnostique et se soigne » résume la médecin du travail. Encore faut-il déceler le problème.

Systématiser les débriefings

La rédaction en chef s’attèle précisément à cette tâche. « Notre objectif est de nous assurer que le moins possible de gens passent sous les radars », explique Emmanuel Sérot, journaliste en charge des questions de sécurité à l’AFP. D’après lui, il n’y a pas de profil type, le PTSD peut aussi bien toucher le journaliste en poste en Europe et envoyé au Proche-Orient, que le journaliste local mais également les éditeurs photo travaillant au desk à Paris, Nicosie ou Hong Kong. « Dans tous les cas, nous travaillons à la mise en place d’un débriefing. Une personne doit pouvoir trouver une écoute quand elle rentre d’un terrain compliqué. »

Le principe de cette veille personnalisée s’inscrit dans la réflexion sur la sécurité que mène l’Agence depuis plusieurs années. « Après les questions liées aux matériels, à la formation et à la logistique, c’est un élément supplémentaire pour diffuser une culture de sécurité dans l’Agence », soutient le spécialiste de ces problématiques. Des échanges ont lieu entre la rédaction en chef et les directeurs de région pour définir le protocole le plus adapté et régler les aspects organisationnels. La systématisation des débriefings implique aussi un effort de formation. « Il faut que les responsables aient les bons réflexes lorsqu’un membre de leur équipe ne va pas bien. Ils doivent savoir où l’envoyer », souligne Olivia Hicks. Il est d’autre part indispensable d’aller au-devant des individus susceptibles d’avoir subi un traumatisme. « Je m’emploie à leur écrire pour leur dire que je sais qu’ils sont partis pour une couverture à risque et que, si besoin, ils peuvent me contacter », dit-elle. « Mais, seuls, ils n’appelleront que s’ils sont vraiment mal, c’est pour cela que le débriefing et la vigilance des semaines suivantes ont tant d’importance. »

Perte de la distance protectrice

Comme le note Michèle Léridon, nul besoin de travailler sous les bombes pour présenter un tel risque. « La couverture de la crise des migrants nous en a fait prendre conscience », explique-t-elle, rappelant à cet égard que le témoignage de Will Vassilopoulos, l’un des JRI de l’AFP en Grèce, a « glacé l’assistance » lors d’un séminaire de l’Institut international pour la sécurité de la presse (INSI) co-organisé par l’Agence France-Presse, en son siège, à Paris. « Il a dit ce que vivent ces journalistes au quotidien : d’une part, ça se passe chez eux et c’est répétitif ; d’autre part, ils sont directement confrontés à la mort et développent un sentiment d’impuissance. »

25 avril 2016 – Le terrible post du JRI Will Vassilopoulos dans le blog Making-of.

Le reporter vidéo revient sur cette expérience dans un post du blog Making-of intitulé Un billet pour Lesbos. Il raconte le choc que représente cet afflux d’êtres humains luttant pour leur survie et sa découverte de cadavres sur une « plage de carte postale » de l’île de Lesbos, qu’il connaît bien pour y avoir séjourné. « C’est l’été, et des dizaines de canots pneumatiques, des centaines de réfugiés, s’échouent tous les jours sur les plages du nord de l’île », écrit-il. « Les volontaires des ONG, les citoyens ordinaires et les journalistes sont les premiers à les accueillir sur le rivage, à leur donner un coup de main si besoin est. »


26 octobre 2015 – Ile de Lesbos, Grèce – Le photographe Aris Messinis secourant des migrants, son appareil photo à la main. © Petros Tsakmakis


« Nous avons pu constater que les journalistes qui vivaient des crises inhabituelles dans leur pays, comme en Grèce ou en Turquie, étaient déstabilisés alors même qu’ils avaient déjà travaillé en zones de conflit », observe Olivia Hicks. « On assiste à une perte de la distance protectrice », analyse-t-elle. « Le métier du journaliste est de rapporter les faits, pas d’y participer. Mais c’est compliqué de ne rien faire face à cette souffrance. »

Si le drame des réfugiés est une source d’angoisse pour les journalistes, quel que soit leur positionnement, la puissance du choc est encore accrue par la proximité, confirme Emmanuel Sérot. Cela vaut, selon lui, pour toutes les situations hostiles ou violentes. « On l’a observé avec les attentats du 13 novembre 2015 à Paris : les journalistes du siège qui ont couvert ces événements n’auraient pas été aussi profondément affectés si les faits s’étaient produits ailleurs. »

Plus de 100

collaborateurs tous statuts tous métiers confondus ont bénéficié d’une formation sur la sécurité physique et psychologique en 2016.

 

D’1 jour à 1 semaine

C’est la durée des formations sur la sécurité physique et psychologique qui sont dispensées par différents organismes publics et privés chaque année.

Olivia Hicks

Médecin du travail

Emmanuel Sérot

Journaliste